Asian readathon : le bilan ! (Partie 1)

Peu de personnes le savent en France, mais en mai avait lieu le Asian Pacific American Heritage Month, le mois de l’héritage asiatique et pacifique américain. Tout comme le Black History Month (le Mois de l’Histoire des Noirs), un peu plus connu dans le monde, le APAHM est l’occasion de célébrer la culture des diasporas asiatiques et des îles pacifiques et de reconnaître les artistes, auteurs et figures importantes qui l’ont alimentée depuis de nombreuses années et continuent de faire vivre cet incroyable héritage multi-ethnique. Comme la question ethnique et raciale est malheureusement encore très tabou en France, nous ne possédons pas de mois spécifique pour célébrer notre culture. Pourtant, la diaspora asiatique est extrêmement présente en France et l’histoire de cette dernière ne peut être détachée de celle du continent asiatique qu’elle a abondamment colonisé. Étant moi-même issue de cette histoire, puisque je suis métis franco-vietnamienne, je reconnais qu’il n’a pas toujours été facile, malgré ma passion pour la lecture, de me retrouver dans les livres que je lis depuis mon enfance. Aussi l’initiative de la booktubeuse Cindy, de la chaîne Read with Cindy, de lancer un asian readathon (marathon de lectures asiatiques) m’a tout de suite emballée. Et puisque je vis désormais dans la province du Québec au Canada, un pays qui lui, célèbre officiellement le APAHM, je me sens non seulement légitime à y participer, mais aussi à essayer de le populariser via ce blog à un lectorat français en manque de célébration de la diversité.

Le readathon s’étend du 1er au 30 mai, laissant donc un mois pour relever le challenge. Il ne s’agit pas tant d’un marathon de lecture que de cinq défis à relever :

1- Lire un livre d’un.e auteur.ice asiatique ou présentant des personnages asiatiques

2- Lire un roman graphique écrit ou dessiné par un.e auteur.ice ou dessinateur.ice asiatique, ou présentant un personnage asiatique (les mangas, manhua, manhwa et comics sont compris)

3- Lire un livre d’une.e auteur.ice asiatique intersectionnel.le ou présentant un personnage asiatique interactionnel (C’est à dire issu.e d’une autre identité minoritaire – queer, handicapé.e, neuro-atypique etc.)

4- Lire un livre d’un.e auteur.ice asiatique publié à l’origine dans sa langue natale (Sachant que les romans graphiques peuvent compter dans cette catégorie)

5- Lire le livre collaboratif : A Thousand Beginnings And Endings d’Ellen Oh, qui sera abordé dans un live sur la chaîne de Cindy à la fin du mois.

La dernière et ultime règle stipule que chaque livre lu doit présenter une identité ethnique différente, c’est à dire que si je lis un manga d’un auteur japonais, je ne peux pas lire en plus un livre traduit du japonais, je dois choisir un livre écrit par un.e auteur.ice issu d’un autre pays d’Asie. Cette dernière règle permet de mettre en avant l’incroyable diversité du continent asiatique, et de déconstruire le stéréotype d’une Asie à la culture unique et uniforme, incarné par le cliché de l’asiatique aux cheveux noirs et lisses, à la peau pâle et aux yeux bridés. Il s’agit donc notamment de réhabiliter l’Asie du Sud souvent oubliée, avec l’Inde, le Sri-Lanka, le Pakistan, et les pays d’Extrême-Orient comme l’Iran et l’Afghanistan qui contrairement aux croyances, font eux aussi partie intégrante du continent asiatique au même titre que le Japon ou la Chine ! Bien sûr cela permet aussi de mettre en lumière des pays qui manquent de rayonnement culturel dans le monde, qui sont moins connus et facilement oubliés.

Le readathon vient avec un long document de recommandations de lecture dans  lesquelles je me suis plongée avec attention, manquant moi-même d’idées de livres pour compléter le challenge. Malheureusement, même si c’était à prévoir, les livres francophones manquent cruellement à ma liste de lecture finale puisqu’ils étaient complètement absent des recommandations, qui viennent de booktubeurs anglophones. Il faut comprendre qu’il n’est pas toujours facile de trouver des livres diversifiés quand on ne considère que l’édition française. Les américains en avance sur nous en termes de représentation des minorités, et peu de livres qui m’intéressaient ont déjà été traduits en français.

Challenge n°1

The Boat People de Sharon Bala

Autrice Canadienne-sri-lankaise et personnages sri-lankais

“You know what is worse than violence ?”
Six months ago, she would not have been able to answer. But now she said: Waiting.

“Tu sais ce qu’il y a de pire que la violence ?
Six mois plus tôt, elle n’aurait pas su quoi répondre. Mais aujourd’hui elle dit : Attendre.”

Malgré l’absence de livres francophones dans ma liste, puisque je vis au Canada, j’ai essayé de me pencher sur un titre canadien qui a beaucoup fait parler de lui à sa publication. The Boat People de Sharon Bala a été finaliste du prix littéraire canadien Canadian Reads et du prix du premier roman Amazon en 2018.

Le livre suit le parcours du réfugié tamoul Mahindan et de son jeune fils, arrivés en bateau sur les côtes de la Colombie-Britannique, depuis leur “accueil” par le gouvernement, jusqu’aux différentes étapes judiciaires qui détermineront leur avenir sur les terres canadiennes. Le récit se divise entre son point de vue, celui de son avocate Priya, une immigrée tamoul de deuxième génération qui se sent plus canadienne que sri-lankaise et qui le défend un peu contre son gré, et de Grace, une canadienne-japonaise de troisième génération, celle à qui revient la charge de décider de son sort.

The Boat People est une oeuvre très complète. Elle compose une chronologie de la guerre civile sri-lankaise, tout en dressant des portraits intimes de ceux qui la vivent en temps réel. Le livre traverse le passé et le présent du réfugié Mahindan, étudiant les raisons qui l’ont poussé à fuir, et appuyant le contraste entre ses espoirs de liberté et sa condition de prisonnier dans son nouveau pays “d’asile”. Je ne connaissais pas du tout l’histoire du conflit entre tamouls et singalais au Sri-Lanka, et j’ai beaucoup appris sur le sujet durant cette lecture. Sharon Bala prend beaucoup de soin à dresser un historique simple, s’attarde sur les motivations de chaque partie pour ne pas perdre son lecteur. C’est une bonne introduction pour quiconque ignore tout de cette guerre, mais encourage aussi à poursuivre ses recherches pour en apprendre d’avantage.

En adoptant les points de vue de deux autres générations d’immigrés asiatiques, Sharon Bala propose également une analyse peu subtile mais très juste des différences, incompréhensions et conflits que l’immigration peut faire naître au sein d’une même famille. Priya, immigrée de 2e génération qui ne parle plus la langue natale de ses parents, rejette en bloc son passé migratoire pour assimiler au mieux sa culture adoptive afin de la faire sienne. Forcée de défendre Mahindan alors qu’elle se dirigeait plutôt vers le droit des affaires, elle est confrontée à l’histoire de ses propres parents et remue contre son gré de vieux traumatismes familiaux. Grace quant à elle, est du mauvais côté du récit. Elle-même descendante d’immigrés japonais, son rôle est de juger les réfugiés tamouls pour savoir si oui ou non, ils doivent être accueillis sur les terres canadiennes. Car peut-être sont-ils de dangereux terroristes sous leur masque de martyrs ? Ce travail, qui l’oblige à remettre en question ses principes et son empathie, fait aussi écho avec les récits de sa grand-mère, hantée par le traitement discriminatoire infligé par le gouvernement canadien aux immigrés japonais de première génération. Cette narration aide à donner au récit de Sharon Bala une portée universelle. En évoquant le parcours des réfugiés tamouls au Canada, elle fait également écho à toutes les diasporas, et à toutes les générations. Il est aisé par exemple de faire le parallèle entre ces Boat People sri-lankais et les Boat People vietnamiens, qui sont passés par des conditions tout aussi terribles pour fuir un tout autre type de conflit, et pour qui l’arrivée sur leur terre d’asile n’a été que le début d’une nouvelle longue bataille…

Si le roman de Sharon Bala se lit comme une fenêtre de compréhension et d’empathie envers des réfugiés trop souvent stigmatisés et rejetés de toute part, il ne néglige pas le point de vue opposé. Le doute est toujours présent dans le livre, que ce soit à travers le regard haineux de Grace qui voit les réfugiés comme des menaces pour son pays, mais aussi dans les longs débats de Priya avec sa famille, qui elle, a quitté le Sri-Lanka dans des conditions beaucoup plus douces et soumises à moins de controverse. Ces points de vue extérieurs posent la question de la légitimité d’une immigration de la fuite, l’opposant à la “bonne immigration” celle qui commence par des papiers, est planifiée, préparée et autorisée. Même l’argument de la sécurité intérieure est abordée, et si il est traité avec amertume et résonne avec les témoignages des réfugiés persécutés, il est intéressant de comprendre quels sont les motifs soulevés lors d’un refus d’asile à des personnes dans une détresse évidente.

L’immigration, notamment celle des réfugiés politiques, est une question très actuelle puisqu’elle ne cesse d’être mise en avant dans les discours politiques, et plus seulement d’extrême-droite. C’est un phénomène qui est traité avec de moins en moins d’empathie, décrit comme une invasion, si bien que la détresse des personnes est effacée. Les discours absurdes prônant l’établissement de frontières sont très présents en cette période d’élections européennes et tendent à montrer l’ignorance et l’incompréhension de pays privilégiés qui n’ont jamais connu la misère ou la violence d’une guerre. La lecture de The Boat People vient rappeler à quiconque n’ayant jamais eu à fuir son pays que, si quelqu’un est capable de risquer sa vie et parcourir autant d’épreuves pour immigrer, alors aucune frontière, aucun mur, aucune menace ne les fera reculer. En revanche, le nombre de victimes ne fera qu’augmenter et les pays refuseurs d’asile auront leur sang sur les mains.

Sur cette note un peu sombre mais importante, je ne peux que conseiller The Boat People de Sharon Bala. Je ne peux pas dire que ce fût une lecture plaisante en raison de son sujet assez complexe, mais elle éclairante sur la situation au Sri-Lanka et est un bel appel à l’accueil des réfugiés.

Forest of A Thousand Lanterns de Julie C. Dao

Autrice vietnamienne-américaine et personnages est-asiatiques

I was born a woman into this world […] and I will play the game, but I won’t lose.

“Je suis née femme dans ce monde […] et je jouerai le jeu, mais je ne perdrai pas.”

Pour cette lecture, je me suis servie directement dans la liste des recommandations. Il faut dire que ce titre ressortait beaucoup sur le booktube anglophone et a fini par rester dans un coin de ma tête. Le synopsis était beaucoup trop attrayant pour que je passe à côté.

XiFeng est une villageoise pauvre qui a été élevée par sa tante acariâtre dans un seul but : rejoindre l’entourage des courtisanes de l’Empereur afin d’accéder au trône et ainsi accomplir “sa destinée”. Si elle est d’un caractère doux, et que sa relation avec un garçon de son rang la freine dans les aspirations que sa tante a prévu pour elle, XiFeng cache au fond d’elle une obscurité qui la dévore et contre laquelle elle tente de lutter. Cette autre XiFeng nourrit quant à elle des ambitions beaucoup plus noires…

Sans trop en révéler pour ne pas gâcher votre lecture, Forest of a Thousand Lanterns est une sorte d’origin story de la méchante reine de Blanche-Neige, mais version est-asiatique. Même si on ne sait pas comment cette série de livres va se terminer (car oui, il y a une suite), on assiste à l’ascension de XiFeng vers le trône et son combat intérieur contre les démons qui l’habitent. Il s’agit probablement là de l’une de mes plus belles découvertes du challenge. Julie C. Dao nous plonge dans un univers de fantasy riche et fascinant, qui mêle légendes, contes de fée et jeux de manipulation à la cour impériale. Elle prend un concept vu et revu : le personnage de la méchante reine, et le réinvente complètement, simplement en transposant l’histoire d’un contexte occidental à un contexte asiatique. Difficile de dissimuler son plaisir et son impatience face à la descente aux enfers de ce personnage à la fois doux et violent, modeste et narcissique, empathique et manipulateur. Je dois avouer que je suis particulièrement friande des personnages féminins qui utilisent leur beauté pour arriver à leur fin. Je trouve cela extraordinairement satisfaisant à lire et très empouvoirant. Car bien sûr, derrière le personnage de XiFeng et sa relation avec Wei, il y a tout un propos – à mon sens – très féministe sur l’ambition des femmes et le désir d’émancipation face au patriarcat.

J’avais un peu peur de l’aspect fantastique et magique du roman, mais au final il est très bien intégré et donne une vraie personnalité à l’univers. Bon point aussi pour la version audio, puisque j’ai écouté le livre sur Audible. L’enregistrement est envoûtant et immersif comme il faut. Je suis plus qu’impatiente de me jeter sur la suite !

Challenge n°2

Ms. Marvel de G. Willow Wilson et Adrian Alphona

Héroïne pakistanaise-américaine

There’s this ayah from the Quran that my dad always quotes when he sees something bad on TV. […] « Whoever kills one person, it is as if he has killed all of mankind… And whoever saves one person, it is as if he has saved all of mankind. »

“Il y a cette ayah dans le Coran que mon père cite toujours quand il voit quelque chose d’horrible à la télé […] “Quelqu’un qui tue une personne, c’est comme si il tuait toute l’humanité… Et quelqu’un qui sauve une personne, c’est comme il sauvait toute l’humanité.”

Je dois avouer que je ne suis pas très fan de Marvel, que ce soit de leurs héros et héroïnes sur papier, ou de leurs adaptations cinématographiques. Je suis définitivement plus investie dans les comics de DC , à savoir la concurrence, avec des séries comme Injustice ou Wonder Woman de Meredith et David Finch. Mais quand j’ai vu que Ms. Marvel, qui en soit me faisait de l’oeil depuis un petit bout de temps, était sur la liste de recommandations pour le readathon, j’étais vendue.

Il est souvent difficile de resituer une série de comics de super-héros dans son univers tellement celui-ci est étendu et prolifique, mais pour faire court, Ms. Marvel est un homologue de Captain Marvel qui a eut plusieurs identités au sein de l’univers. Mais la série dont je vais parler aujourd’hui et dont la publication a commencé en 2014, suit les aventures de Kamala Kahn, une lycéenne américaine qui du jour au lendemain, se découvre des pouvoirs extra-terrestres.

Je n’ai pas été particulièrement saisie par l’histoire en ne lisant que le premier tome. En revanche, c’est vraiment tout ce que je voulais voir en termes de représentation dans un comics de super-héros. Kamala est issue d’une famille musulmane et pakistanaise, et non seulement cet aspect culturel est très inhabituel dans ce genre de médium, mais en plus les auteurs n’ont pas du tout peur de l’aborder frontalement. A cause de son apparence et de son origine, l’héroïne est sujette aux brimades et aux stigmatisations, c’est pourquoi, lorsqu’elle adopte l’identité de Ms. Marvel, c’est sous les traits de Carol Denvers (Captain Marvel), une femme blonde élancée, blanche aux yeux bleus, soit presque tout ce qu’elle n’est pas dans la réalité. J’ai trouvé ce choix particulièrement intéressant et bien trouvé, car il permet d’utiliser une thématique récurrente du récit de super-héros : la double-identité, pour aborder des sujets comme le racisme et la misogynie dans le quotidien de l’héroïne. J’ai aussi beaucoup aimé le fait que la famille de Kamala soit un obstacle direct face à ses activités de justicières. Comme beaucoup de famille d’immigrés, celle de Kamala est très stricte sur ses sorties et elle est soumise à un couvre-feu impitoyable qui l’empêche de lutter efficacement contre le crime. C’est à la fois amusant et permet de soulever de nouveaux enjeux.

Cela étant dit, ce n’est pas forcément ma tasse de thé. Comme je l’ai précisé je suis plus familière de séries DC dont les enjeux sont autrement plus imposants et matures. Non pas que la légèreté de Ms. Marvel soit un défaut, car il en faut pour tous les goûts, mais selon moi ce comics se prête à une tranche d’âge plus jeune, et je ne sais pas si j’aurais envie de poursuivre avec les tomes suivants, même si j’ai été intriguée par le concept et l’héroïne.

La suite en deuxième partie

2 réflexions au sujet de “Asian readathon : le bilan ! (Partie 1)”

  1. Bravo! De l’originalité avec ce Asian readathon, je découvre ce challenge qui est très complet sur les lectures demandées. j’ai en vie de tout lire!!

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