Asian readathon : le bilan ! (Partie 2)

Cet article fait suite à la première partie de mon bilan sur mes lectures à l’occasion du asian readathon de mai. Si vous ne l’avez pas encore lue, c’est par ici !

Challenge n°3

Les hijras de Mathieu Boisvert

Communauté sud-asiatique

Lorsque Rāma quitta le royaume d’Ayodhya pour ses quatorze années d’exil, il dit aux gens de la ville qui le suivaient sur sa route : “Que tous les hommes et toutes les femmes retournent à Ayodhya.” Hommes et femmes obéirent, seules demeurèrent près de lui les hijras, celles qui n’étaient ni hommes ni femmes.

Pour le challenge de lecture qui abordait l’identité asiatique intersectionnelle, j’ai choisi un livre en français cette fois, mais écrit par un chercheur québécois. Les hijras, comme précisé en sous-titre, est une étude socio-religieuse d’une communauté indienne, donc même si il s’agit de non-fiction, je considérais qu’il entrait dans le contexte du challenge, et il m’intéressait depuis que j’avais croisé sa couverture rouge au détour d’une bibliothèque montréalaise. Je ne peux pas prétendre m’y connaître en questions transgenres, puisque tout ce que j’ai appris sur le sujet, je l’ai lu dans des ressources en ligne : des articles de blog, des témoignages de personnes concernées etc. De plus, la construction du genre selon les cultures, en particulier non-occidentales, est un thème qui m’intéresse, car il montre à quel point notre manière d’envisager les normes de genre et tout à fait subjective et en constante évolution. Je savais, notamment, que beaucoup des normes de genre asiatiques ont été apportées (et imposées) par la colonisation, même si je n’avais pas lu de livres dédiés spécifiquement à ce sujet. Me pencher sur Les hijras était donc un moyen de m’informer un peu plus, tout en découvrant une communauté sud-asiatique spécifique qui m’était complètement inconnue auparavant.

Les hijras sont des femmes transgenres, qui ont donc été attribuées hommes à la naissanc (certaines se définissent comme femmes, mais d’autres adoptent le terme d’hijra comme un troisième genre). Elles ont transitionné en rejoignant une communauté hijra, un groupe socio-religieux en marge de la société indienne traditionnelle. Mathieu Boisvert dans son étude s’attarde sur chaque élément qui constitue la spécificité de ce groupe : sa structure hiérarchique, ses rites et coutumes, son mode de vie, et tout cela grâce aux témoignages de femmes hijras qu’il a rencontré, ou dont il a récolté le récit.

Cette lecture était, je dois le dire, un peu trop ambitieuse pour mon projet d’asian readathon. Le livre n’était certes pas très long, mais très complet, et trop complexe par moment. Dans une volonté de rigueur scientifique que je comprend tout à fait, Mathieu Boisvert a choisi de conserver tous les termes dans leur langue d’origine, ce qui ralentit énormément la lecture. De plus, si l’on n’est pas familier avec la théologie, ce qui est mon cas, le livre est d’autant plus compliqué à aborder. J’ai eu également beaucoup de mal avec le côté “voyeuriste” que suppose un tel texte. Il s’agit quand même d’un chercheur blanc qui s’est introduit via une femme indienne dans l’intimité d’une communauté extrêmement pudique et fermée. Cela dit une fois cette appréhension dépassée, j’ai été saisie par la précision des informations récoltées et par la complexité de la structure du groupe hijra. Car même si cette communauté est très en marge et même complètement rejetée de la société traditionnelle en Inde et en Asie du sud, elle répond à son propre règlement et à sa propre structure interne.

Il existe une hiérarchie très stricte : chaque hijra est liée à une guru, sa tutrice si l’on veut, qui doit prendre soin d’elle et à qui elle rend service. Les hijras sous la tutelle d’une guru sont des celā, des disciples, et selon leurs années d’ancienneté, elles accèdent à un statut de plus en plus élevé dans la communauté. Il y a une certaine ambiguïté dans l’idée qu’elles sont en marge, mais qu’en même temps elles font partie intégrante du paysage religieux et traditionnel indien : par exemple, même si les hijras appartiennent à toutes les religions (bouddhiste, hindoue, musulmane, chrétienne…), elles gagnent aussi leur vie en donnant des “bénédictions” lors des naissances, des mariages, des enterrements etc.

La fin du livre est ce qui m’a le plus plu dans toute cette lecture. Bien sûr il y a les récits bruts, très touchants et enrichissants de plusieurs hijras. Mais aussi tout un chapitre sur l’acquisition des droits des hijras, suite à la loi de 2014 reconnaissant l’existence d’un troisième genre, ce qui semble en soit incroyablement progressiste, malgré les problèmes que rencontre la communauté LGBTQ en Inde. À titre de comparaison, ce sujet commence à peine à être discuté en France et soulève, sans surprise, des débats houleux et haineux. Pour cette raison, je pense qu’il est important de se renseigner sur les expressions de genre dans d’autres pays, car là où certains peuvent encore nier l’existence des personnes trans, on voit bien qu’en vérité celles-ci existent partout dans le monde, et ce depuis la nuit des temps. Plutôt que de rejeter en bloc l’idée que d’autres personnes puissent exprimer leur genre différemment de nous, et d’accuser une jeunesse dépravée qui ne saurait plus comment se rendre intéressante, il serait peut être temps de se demander pourquoi renverser les normes de genre soulève de telles vagues de haine. Dans le cas des hijras, la communauté existe depuis toujours en Inde, mais leur stigmatisation est arrivée progressivement. L’auteur émet d’ailleurs un parallèle entre l’arrivée des premiers colons britanniques et la perception négative de cette communauté, et comme je l’ai dit plus haut, ce n’est pas le seul pays colonisé à avoir vu ses normes de genre renversées…

Le livre soulève donc beaucoup de discussions passionnantes, mais je ne peux pas trop m’y attarder, car bien-sûr d’autres de mes lectures attendent leur tour.

Challenge n°4

Le mari de mon frère de Gengoroh Tagame

Mangaka et personnages japonais

Au Canada, j’ai épousé le frère de ton papa. Et donc je suis ton oncle ! – C’est vrai ?! Papa a un frère ?! Et puis deux monsieurs peuvent se marier ensemble ?!
– […] Au Japon ce n’est pas possible, mais dans d’autres pays, ça l’est…
– Trop bizarre ! Pourquoi c’est pas partout pareil ? Je comprend pas du tout !

A vrai dire le livre traduit d’une langue asiatique a été le plus difficile à trouver. Déjà, il fallait qu’il soit disponible en bibliothèque ou sur Audible, car je n’achète pas de livres papier (un sujet dont je parlerai probablement sur le blog un de ces jours), et ensuite parce qu’il fallait que je le lise le lire en une semaine maximum, étant limitée par le temps. Adieu donc, les livres de plus de 200 pages… Et avec ces deux contraintes, il me restait peu d’options. Je n’avais pas prévu de lire de mangas au cours de ce challenge, mais Le mari de mon frère était sur ma to-read list depuis quelques années déjà. J’avais d’ailleurs acheté le premier tome lors d’un salon du livre à Paris, et l’avait abandonné en France avant d’avoir eu l’occasion de le lire.

Au final, Le mari de mon frère valide tous les challenges : c’est un roman graphique (manga) asiatique, présentant un personnage gay et ayant été traduit du japonais. Cela me donnait aussi l’opportunité de traiter d’une autre identité LGBTQ.

Le manga raconte l’histoire de Yaichi, père japonais célibataire qui reçoit la visite du mari canadien de son frère décédé, avec qui il n’avait pas eu de contact depuis une dizaine d’années. Peu confronté à l’homosexualité de son frère auparavant, Yaichi est très mal à l’aise de devoir accueillir son beau-frère chez lui, et au final, grâce à la naïveté de sa fille, apprend petit à petit à comprendre et appréhender cette différence.

Derrière la simplicité de ce scénario se cache une formidable leçon de vie. Le héros du manga, Yaichi, n’est pas un homophobe au sens où on pourrait l’entendre. Il a accepté l’homosexualité de son frère, mais il n’est clairement pas à l’aise avec le sujet et nourrit beaucoup d’ignorance et d’incompréhension vis à vis de la communauté LGBTQ. Se rapprocher du conjoint de son frère après le décès de ce dernier pourrait être un moyen pour lui de mieux comprendre ce qui les a éloignés et déconstruire ses préjugés. Ainsi, beaucoup d’homophobie “quotidienne” est dénoncée dans le manga. La perception des hommes gays comme des agresseurs potentiels, le manque de reconnaissance des couples de même sexe, et l’impossibilité d’aborder ces couples sous un angle non-hétéronormé. En opposant les préjugés de Yaichi et l’innocence enfantine de Kana, le mangaka parvient très bien à montrer en quoi l’homophobie est un problème construit de toutes pièces dans un souci de normativité sociale. Par ailleurs les réactions de Yaichi face aux questions désinvoltes de sa fille sont hilarantes et j’ai vraiment beaucoup ri tout au long de ma lecture.

Je n’avais pas lu de mangas depuis longtemps, mais je poursuivrai cette série pour sûr.

Challenge n°5

A Thousand Beginnings and Endings d’Ellen Oh

Récits et auteur.ices sud et est asiatiques

The prince always said I belonged to him. I had thought this word protected me and kept me safe, but now I understood. Belonging meant he could place me wherever he liked.

EXTRAIT DE LA NOUVELLE D’AISHA sAEED

“Le prince disait toujours que ma place était à ses côtés. Je pensais que cette phrase me protégeait et me tenait à l’abri, mais maintenant je comprend. Avoir une place voulait dire qu’il pouvait me placer partout où il le souhaitait.”

A Thousand Beginnings and Endings était la seule “lecture imposée” du readathon. Une discussion entre les différents hôtes du challenge a été diffusée en live sur la chaîne de Cindy. Ce recueil de nouvelles est très à propos, puisqu’il regroupe des réécritures de légendes, mythes et récits épiques asiatiques (De la Chine à l’Inde, et passant par le Vietnam). Les nouvelles mettent en lumière des histoires en général méconnues en occident, en leur donnant un twist moderne.

La qualité des nouvelles est assez inégale. Certaines m’ont captivées, d’autres m’ont laissée plutôt indifférente, mais ce qui est sûr, c’est ce que chacune capture son propre univers avec un style bien particulier. Certaines ont un contexte contemporain avec quelques touches de magie, certaines se lisent comme des contes de fées, et d’autres encore se déroulent dans des univers de SF. Il y en a pour tous les goûts, donc.

Je ne suis pas une habituée des recueils et j’avoue que ce fût une lecture un peu déroutante. Moi qui pensait engloutir ce livre très rapidement, je me suis retrouvée à lutter pour le terminer, car j’avais du mal à entrer et sortir rapidement des histoires. Il me fallait toujours un petit temps d’adaptation pour comprendre le ton, le monde, les personnages… Si bien que malgré la simplicité d’écriture et l’atmosphère de conte, ce fût loin d’être une lecture facile. Cependant l’édition du livre n’est pas en tort, bien au contraire. C’est un ouvrage très bien pensé, avec un joli graphisme, et je ne regrette pas de l’avoir eu entre les mains plutôt qu’en version numérique. Toutes les nouvelles se terminent par un petit encart de l’autrice sur la légende dont elle s’est inspirée, pourquoi elle l’a choisie, et comment elle l’a détournée. Ces textes personnels ajoutent vraiment de la valeur et de l’intérêt au recueil et j’ai pris beaucoup de plaisir à les lire.

Comme il est difficile de donner un avis général sur un livre qui présente autant de diversité, je vais commenter rapidement sur les nouvelles qui ont retenu mon attention.

Code of Honor de Melissa de la Cruz

La nouvelle de Melissa de la Cruz se démarque des autres par son style très YA et c’est c’est exactement ce qui a retenu mon attention. S’inspirant des Aswangs, créatures folkloriques philippinos s’apparentant à nos vampires occidentaux, l’autrice met en scène une jeune aswang fraîchement arrivée dans son nouveau lycée et préoccupée à dissimuler son lourd secret. L’histoire était amusante et légère, et j’ai particulièrement aimé la manière dont elle recoupe des légendes asiatiques et occidentales. J’aurais aisément pu lire un roman entier basé sur ce simple concept.

The Land Of the Morning Calm d’E. C. Myers

Cette nouvelle s’inspire d’une épopée et de plusieurs créatures de légendes populaires coréennes comme le kumiho (renard à neuf queues). Elle raconte l’histoire d’Hannah, une jeune fille qui retrouve l’avatar de sa défunte mère dans son jeu en ligne préféré.

Cette réinvention est une des plus frappantes puisqu’elle part d’un récit très traditionnel pour le transposer dans le contexte le plus contemporain qui soit : Le mmorpg. Pour autant, l’authenticité de l’épopée n’est pas perdue, puisqu’elle sert de décor au jeu en lui-même. Le thème de la nouvelle est aussi très émouvant, puisqu’il s’agit d’un beau message sur le deuil et la transmission familiale. Pour ne rien gâcher, le style de cette nouvelle était très agréable.

The Smile d’Aisha Saeed

Yasmine est la courtisane favorite du Prince Kareem. Elle le sert du mieux qu’elle peut, soucieuse de le satisfaire et de conserver ses faveurs. Mais face à sa jalousie, elle remet petit à petit en cause le bien fondé de leur relation.

Si la nouvelle d’Aisha Saeed reprend la légende sud-asiatique d’Anarkali, elle fait beaucoup écho pour moi aux récits orientaux de type “mille et une nuits” très ancrés dans l’imaginaire collectif. Même sans connaître cette légende en particulier, on a donc bien en tête, dès les premiers mots, l’image de cette courtisane docile, issue d’un harem, qui grâce à sa beauté et ses talents de danseuse, parvient à séduire le Prince qui la possède. Mais l’autrice retourne habilement ce stéréotype en déconstruisant le fantasme de cette relation qui est en réalité celle d’une esclave et de son maître. Elle redonne du pouvoir à Yasmine, la courtisane docile et séduisante, et la libère ainsi de l’emprise du regard masculin. Un court récit magnifique et probablement mon préféré du recueil.

En conclusion…

Le asian readathon fût une sacrée aventure, en témoigne la longueur de cet article. Par chance, j’ai été plutôt emballée par tous les livres que j’ai choisi pour ce premier readathon, et même si je pense m’organiser différemment la prochaine fois pour moins me sentir débordée, j’ai quand même réussi à accomplir tous les défis de la liste, et dans le temps requis ! L’aspect le plus difficile de ce challenge était sans aucun doute d’avoir le tic-tac de l’horloge au-dessus de la tête, car j’aurais bien lu encore deux trois bouquins pour être totalement satisfaite. Je ne suis pas mécontente d’en avoir fini pour pouvoir reprendre des lectures à un rythme normal. En revanche, je n’ai pas du tout trouvé difficile de lire des livres d’un pays d’Asie différent à chaque fois, au contraire, cela s’est fait plutôt naturellement. Une preuve de la diversité des identités asiatiques sur le marché du livre ! Vous l’avez aussi probablement remarqué mais j’ai essayé de ne pas me restreindre à un seul genre, dans ma liste il y a : un roman adulte, un roman young adult, un livre de non-fiction, un comics, un manga et un recueil. Cela montre à quel point l’Asie est présente dans absolument tous les domaines, et j’espère que l’édition francophone s’y penchera un peu plus car il serait temps de rendre toute cette belle représentation à la portée de tous.

Pour finir, j’aimerais vous recommander quelques contenus non-livresques que j’ai consommé ce mois-ci et qui sont tout à fait appropriés pour le Asian Pacific American Heritage Month. Tout d’abord la série HBO The Night Of, qui est sortie il y a deux ans déjà, mais que j’ai commencé et terminé ce mois-ci. Elle suit Naz, un jeune pakistanais-américain qui en se réveillant, trouve la femme avec qui il vient de passer la nuit violemment assassinée et se retrouve très vite premier suspect du meurtre. La série est incroyablement bien écrite et réalisée et traite de beaucoup de sujets importants comme le monde carcéral, l’islamophobie et le racisme dans un monde post-9 septembre. Courez la voir si ce n’est déjà fait !

Ensuite, puisque je parle ici de livres et de littérature, je vous conseille d’écouter l’épisode du podcast Kiffe Ta Race présenté par Grace Ly et Rokhaya Diallo sur l’influence des idées post-coloniales sur la littérature francophone. C’est une discussion très éclairante et nécessaire sur la manière de percevoir notre langue et celle des autres.

Enfin, je souhaiterais chaudement recommander le court documentaire Débridé.e.s de Dara qui est disponible sur youtube, et dont le montage et les différents témoignages mettent en lumière le phénomène de la Yellow Fever en France. Il aide à comprendre les mécanismes de sexualisation et de fétichisme envers les personnes asiatiques perçues comme femmes et met en lumière la dangerosité d’une représentation unique des minorités, un sujet qui me tient particulièrement à cœur d’aborder sur le blog. Je vous encourage donc vivement à y jeter un œil.

Sur ces bons mots, je vous souhaite une bonne fin d’Asian Pacific American Heritage Month et surtout n’oubliez pas de diversifier votre “pile-à-lire” !

3 réflexions au sujet de “Asian readathon : le bilan ! (Partie 2)”

  1. Super article, tout comme la partie 1 🙂 Je note de côté la série dans ma watchlist.
    Et je suis curieuse de savoir pourquoi tu n’achètes plus de livres papier (moi-même ça fait un bail que je n’en ai pas acheté, ça prend tellement de place et pour déménager c’est pénible haha) – alors j’ai hâte de te lire un jour sur ce sujet !

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ton retour ! Tu as cité l’une des raisons principales: j’ai déménagé à l’autre bout de l’Atlantique et j’ai dû laisser tous mes livres derrière moi, ça m’a appris une leçon ! Je compte en parler bientôt car c’est un sujet qui me tient à coeur et m’intéresse. À bientôt sur le blog j’espère 😉

      Aimé par 1 personne

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